Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/481

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vent plus d’objets assez déterminés, assez fixes, assez à ma portée pour s’y attacher fortement & que je ne me sens plus assez de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases. Mes idées ne sont presque plus que des sensations, & la sphère de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatement entouré.

Fuyant les hommes, cherchant la solitude, n’imaginant plus, pensant encore moins, & cependant doué d’un tempérament vif qui m’éloigne de l’apathie languissante & mélancolique, je commençai de m’occuper, de tout ce qui m’entourait, & par un instinct fort naturel je donnai la préférence aux objets les plus agréables. Le règne minéral n’a rien en soi d’aimable & d’attrayant ; ses richesses enfermées dans le sein de la terre semblent avoir été éloignées des regards des hommes pour ne pas tenter leur cupidité. Elles sont là comme en réserve pour servir un jour de supplément aux véritables richesses qui sont plus à sa portée & dont il perd le goût à mesure qu’il se corrompt. Alors il faut qu’il appelle l’industrie, la peine & le travail au secours de ses miseres ; il fouille les entrailles de la terre, il va chercher dans son centre aux risques de sa vie & aux dépens de sa santé des biens imaginaires à la place des biens réels qu’elle lui offroit d’elle-même quand il savoit en jouir. Il fuit le soleil & le jour qu’il n’est plus digne de voir ; il s’enterre tout vivant & fait bien, ne méritant plus de vivre à la lumiere du jour. Là, des carrières des gouffres, des forges, des fourneaux, un appareil d’enclumes, de marteaux de fumée & de feu succèdent aux douces images des travaux champêtres. Les visages hâves des