Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/49

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objet de convoitise, uniquement parce que j’étois privé de tout. Adieu l’aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent dans mes fautes m’avoient fait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeller sans rire qu’un soir chez mon pere, étant condamné pour quelque espiéglerie à m’aller coucher sans souper & passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis & flairai le rôti tournant à la broche. On étoit autour du feu : il fallut en passant saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti qui avoit si bonne mine & qui sentoit si bon, je ne pus m’abstenir de lui faire aussi la révérence & de lui dire d’un ton piteux : adieu rôti. Cette saillie de naïveté parut si plaisante qu’on me fit rester à souper. Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu’elle ne m’y seroit pas venue, ou que je n’aurois osé m’y livrer.

Voilà comment j’appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir & à dérober enfin ; fantaisie qui jusqu’alors ne m’étoit pas venue & dont je n’ai pu depuis lors bien me guérir. La convoitise & l’impuissance menent toujours là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons & pourquoi tous les apprentis doivent l’être ; mais dans un état égal & tranquille, où tout ce qu’ils voyent est à leur portée, ces derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N’ayant pas eu le même avantage, je n’en ai pu tirer le même profit.

Ce sont presque toujours de bons sentimens mal dirigés qui font faire aux enfans le premier pas vers le mal. Malgré les privations & les tentations continuelles, j’avois demeuré