Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/492

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HUITIEME PROMENADE.


En méditant sur les dispositions de mon ame dans toutes les situations de ma vie, je suis extrêmement frappé de voir si peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destinée, & les sentimens habituels de bien ou mal-être dont elles m’ont affecté. Les divers intervalles de mes courtes prospérités ne m’ont laissé presqu’aucun souvenir agréable de la maniere intime & permanente dont elles m’ont affecté ; & au contraire dans toutes les miseres de ma vie, je me sentois constamment rempli de sentimens tendres, touchans, délicieux, qui versant un baume salutaire sur les blessures de mon cœur navré, sembloient en convertir la douleur en volupté, & dont l’aimable souvenir me revient seul, dégagé de celui des maux que j’éprouvois en même tems. Il me semble que j’ai plus goûté la douceur de l’existence ; que j’ai réellement plus vécu quand mes sentimens resserrés pour ainsi dire, autour de mon cœur par ma destinée, n’alloient point s’évaporant au-dehors, sur tous les objets de l’estime des hommes qui en méritent si peu par eux-mêmes, & qui font l’unique occupation des gens que l’on croit heureux.

Quand tout étoit dans l’ordre autour de moi ; quand j’étois content de tout ce qui m’entouroit & de la sphere dans laquelle j’avois à vivre, je la remplissois de mes affections. Mon ame expansive s’étendoit sur d’autres objets. Et toujours attiré loin de moi par des goûts de mille especes, par des attachemens aimables qui sans cesse occupoient mon cœur, je