Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/502

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vie, à l’incurie de mon naturel presque aussi pleinement que si je vivois dans la plus complète prospérité. Hors les courts momens où je suis rappelé par la présence des objets aux plus douloureuses inquiétudes, tout le reste du tems livré par mes penchans aux affections qui m’attirent, mon cœur se nourrit encore des sentimens pour lesquels il étoit né, & j’en jouis avec des êtres imaginaires qui les produisent & qui les partagent comme si ces êtres existoient réellement. Ils existent pour moi qui les ai créés & je ne crains ni qu’ils me trahissent ni qu’ils m’abandonnent. Ils dureront autant que mes malheurs mêmes & suffiront pour me les faire oublier. Tout me ramène à la vie heureuse & douce pour laquelle j’étois né. Je passe les trois quarts de ma vie ou occupé d’objets instructifs & même agréables auxquels je livre avec délices mon esprit & mes sens, ou avec les enfans de mes fantaisies que j’ai créés selon mon cœur & dont le commerce en nourrit les sentimens, ou avec moi seul, content de moi-même & déjà plein du bonheur que je sens m’être dû. En tout ceci l’amour de moi-même fait toute l’œuvre, l’amour-propre n’y entre pour rien. Il n’en est pas ainsi des tristes momens que je passe encore au milieu des hommes, jouet de leurs caresses traîtresses de leurs complimens ampoulés & dérisoires, de leur mielleuse malignité. De quelque façon que je m’y sois pu prendre, l’amour-propre alors fait son jeu. La haine & l’animosité que je vois dans leurs cœurs à travers cette grossiere enveloppe déchirent le mien de douleur & l’idée d’être ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore à cette douleur un dépit très-puéril, fruit d’un sot amour-