Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/505

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portois l’agitation des vaines idées qui m’avoient occupé dans le salon ; le souvenir de la compagnie que j’y avois laissée m’y suivait. Dans la solitude, les vapeurs de l’amour-propre & le tumulte du monde ternissoient à mes yeux la fraîcheur des bosquets & troubloient la paix de la retraite. J’avois beau fuir au fond des bois, une foule importune m’y suivoit partout & voiloit pour moi toute la nature. Ce n’est qu’après m’être détaché des passions sociales & de leur triste cortège que je l’ai retrouvée avec tous ses charmes.

Convaincu de l’impossibilité de contenir ces premiers mouvemens involontaires, j’ai cessé tous mes efforts pour cela. Je laisse à chaque atteinte mon sang s’allumer, la colère & l’indignation s’emparer de mes sens, je cède à la nature cette premiere explosion que toutes mes forces ne pourroient arrêter ni suspendre. Je tâche seulement d’en arrêter les suites avant qu’elle oit produit aucun effet. Les yeux étincelans, le feu du visage, le tremblement des membres, les suffocantes palpitations, tout cela tient au seul physique & le raisonnement n’y peut rien, mais après avoir laissé faire au naturel sa premiere explosion l’on peut redevenir son propre maître en reprenant peu-à-peu ses sens ; c’est ce que j’ai tâché de faire long-tems sans succès, mais enfin plus heureusement. Et cessant d’employer ma force en vaine résistance, j’attends le moment de vaincre en laissant agir ma raison, car elle ne me parle que quand elle peut se faire écouter. Eh ! que dis-je, hélas ! ma raison ? J’aurois grand tort encore de lui faire l’honneur du triomphe, car elle n’y a guère de part. Tout vient également d’un tempérament versatile qu’un vent impé-