Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/51

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qui me la faisoit faire. Cependant si j’eusse été surpris, que de coups, que d’injures, quels traitemens cruels n’eussai-je point essuyés, tandis que le misérable en me démentant eut été cru sur sa parole & moi doublement puni pour avoir osé le charger, attendu qu’il étoit compagnon & que je n’étois qu’apprentif. Voilà comment en tout état le fort coupable se sauve aux dépens du foible innocent.

J’appris ainsi qu’il n’étoit pas si terrible de voler que je l’avois cru, & je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitois n’étoit à ma portée en sûreté. Je n’étois pas absolument mal nourri chez mon maître & la sobriété ne m’étoit pénible qu’en la lui voyant si mal garder. L’usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui les tente le plus, me paroît très-bien entendu pour les rendre aussi friands que fripons. Je devins en peu de tems l’un & l’autre, & je m’en trouvois fort bien pour l’ordinaire, quelquefois fort mal quand j’étois surpris.

Un souvenir qui me fait frémir encore & rire tout à la fois, est celui d’une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étoient au fond d’une dépense qui, par une jalousie élevée recevoit du jour de la cuisine. Un jour que j’étois seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvois approcher. J’allai chercher la broche pour voir si elle y pourroit atteindre : elle étoit trop courte. Je l’alongeai par une autre petite broche qui servoit pour le menu gibier ; car mon maître aimoit la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès ; enfin je sentis avec transport que j’amenois une pomme. Je tirai