Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/65

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riche pour orner de ses chimeres tous les états, assez puissante pour me transporter, pour ainsi dire, à mon gré de l’un à l’autre, il m’importoit peu dans lequel je fusse en effet. Il ne pouvoit y avoir si loin du lieu où j’étois au premier château en Espagne, qu’il ne me fût aisé de m’y établir. De cela seul il suivoit que l’état le plus simple, celui qui donnoit le moins de tracas & de soins, celui qui laissoit l’esprit le plus libre, étoit celui qui me convenoit le mieux, & c’étoit précisément le mien. J’aurois passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille & de mes amis, une vie paisible & douce, telle qu’il la falloit à mon caractere, dans l’uniformité d’un travail de mon goût, & d’une société selon mon cœur. J’aurois été bon chrétien, bon citoyen, bon pere de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J’aurois aimé mon état, je l’aurois honoré peut-être ; & après avoir passé une vie obscure & simple, mais égale & douce, je serois mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié, sans doute, j’aurois été regretté du moins aussi long-tems qu’on se seroit souvenu de moi.

Au lieu de cela....... quel tableau vais-je faire ? Ah ! n’anticipons point sur les miseres de ma vie, je n’occuperai que trop mes lecteurs de ce triste sujet.


Fin du premier Livre.