Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/70

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foi, une pension de deux mille francs que lui donnoit le roi de Sardaigne. Je me sentois fort humilié d’avoir besoin d’une bonne dame bien charitable. J’aimois fort qu’on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu’on me fît la charité, & une dévote n’étoit pas pour moi fort attirante. Toutefois pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnoit ; bien aise aussi de faire un voyage & d’avoir un but, je prends mon parti, quoiqu’avec peine & je pars pour Annecy. J’y pouvois être aisément en un jour ; mais je ne me pressois pas, j’en mis trois. Je ne voyois pas un château à droite ou à gauche, sans aller chercher l’aventure que j’étois sûr qui m’y attendoit. Je n’osois entrer dans le château, ni heurter ; car j’étois fort timide. Mais je chantois sous la fenêtre qui avoit le plus d’apparence, fort surpris, après m’être long-tems époumoné, de ne voir paroître ni dames ni demoiselles qu’attirât la beauté de ma voix, ou le sel de mes chansons ; vu que j’en savois d’admirables que mes camarades m’avoient apprises & que je chantois admirablement.

J’arrive enfin : je vois Madame de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractere ; je ne puis me résoudre à la passer légérement. J’étois au milieu de ma seizieme année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étois bien pris dans ma petite taille ; j’avois un joli pied, la jambe fine, l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils & les cheveux noirs, les yeux petits & même enfoncés, mais qui lançoient avec force le feu dont mon sang étoit embrasé. Malheureusement je ne savois rien de tout cela & de ma vie il ne m’est arrivé de songer à