Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/69

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leurs fins, savent, sans rien permettre ni rien promettre, faire espérer plus qu’elles ne veulent tenir.

La raison, la pitié, l’amour de l’ordre exigeoient assurément que loin de se prêter à ma folie, on m’éloignât de ma perte où je courois, en me renvoyant dans ma famille. C’est-là ce qu’auroit fait ou tâché de faire tout homme vraiment vertueux. Mais quoique M. de Pontverre fût un bon homme, ce n’étoit assurément pas un homme vertueux. Au contraire, c’étoit un dévot qui ne connoissoit d’autre vertu que d’adorer les images & de dire le rosaire ; une espece de missionnaire qui n’imaginoit rien de mieux pour le bien de la foi, que de faire des libelles contre les ministres de Geneve. Loin de penser à me renvoyer chez moi il profita du desir que j’avois de m’en éloigner, pour me mettre hors d’état d’y retourner, quand même il m’en prendroit envie. Il y avoit tout à parier qu’il m’envoyoit périr de misere ou devenir un vaurien. Ce n’étoit point-là ce qu’il voyoit. Il voyoit une ame ôtée à l’hérésie & rendue à l’Eglise. Honnête homme ou vaurien, qu’importoit cela pourvu que j’allasse à la messe ? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser soit particuliere aux catholiques ; elle est celle de toute religion dogmatique où l’on fait l’essentiel, non de faire, mais de croire.

Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre. Allez à Annecy ; vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du Roi mettent en état de retirer d’autres ames de l’erreur dont elle est sortie elle-même. Il s’agissoit de Madame de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçoient en effet de partager avec la canaille qui venoit vendre sa