Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/73

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


de quinze cents livres de Piémont, ce qui étoit beaucoup pour un Prince aussi peu prodigue, & voyant que sur cet accueil on l’en croyoit amoureux, il l’envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses Gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex Evêque titulaire de Geneve, elle fit abjuration au couvent de la Visitation.

Il y avoit six ans qu’elle y étoit quand j’y vins & elle en avoit alors vingt-huit, étant née avec le siecle. Elle avoit de ces beautés qui se conservent, parce qu’elles sont plus dans la physionomie que dans les traits ; aussi la sienne étoit-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avoit un air caressant & tendre, un regard très-doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d’une beauté peu commune & auxquels elle donnoit un tour négligé qui la rendoit très-piquante. Elle étoit petite de stature, courte même & ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité. Mais il étoit impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains & de plus beaux bras.

Son éducation avoit été fort mêlée. Elle avoit ainsi que moi perdu sa mere des sa naissance, & recevant indifféremment des instructions comme elles s’étoient présentées, elle avoit appris un peu de sa gouvernante, un peu de son pere, un peu de ses maîtres & beaucoup de ses amans ; sur-tout d’un M. de Tavel, qui, ayant du goût & des connoissances, en orna la personne qu’il aimoit. Mais tant de genres différens se nuisirent les uns aux autres & le peu d’ordre qu’elle y mit empêcha que ses diverses études n’étendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi quoiqu’elle eût quelques principes de philosophie