Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/76

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Que ceux qui nient la sympathie des ames expliquent, s’ils peuvent, comment de la premiere entrevue, du premier mot, du premier regard, Madame de Warens m’inspira non seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite & qui ne s’est jamais démentie. Supposons que ce que j’ai senti pour elle fût véritablement de l’amour ; ce qui paroîtra tout au moins douteux à qui suivra l’histoire de nos liaisons ; comment cette passion fut-elle accompagnée des sa naissance des sentimens qu’elle inspire le moins ; la paix du cœur, le calme, la sérénité, la sécurité, l’assurance ? Comment en approchant pour la premiere fois d’une femme aimable, polie, éblouissante ; d’une Dame d’un état supérieur au mien, dont je n’avois jamais abordé la pareille, de celle dont dépendoit mon sort en quelque sorte par l’intérêt plus ou moins grand qu’elle y prendroit ; comment, dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l’instant aussi libre, aussi à mon aise que si j’eusse été parfaitement sûr de lui plaire ? Comment n’eus-je pas un moment d’embarras, de timidité, de gêne ? Naturellement honteux, décontenancé, n’ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle du premier jour, du premier instant les manieres faciles, le langage tendre, le ton familier que j’avois dix ans après, lorsque la plus grande intimité l’eut rendu naturel ? A-t-on de l’amour, je ne dis pas sans désirs, j’en avois ; mais sans inquiétude, sans jalousie ? Ne veut-on pas au moins apprendre de l’objet qu’on aime si l’on est aimé ? C’est une question qu’il ne m’est pas plus venu dans l’esprit de lui faire une fois en ma vie, que de me demander à moi-même si je m’aimois, & jamais elle n’a été plus curieuse avec moi. Il y