Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/82

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


plus fou dans le public & sur-tout parmi mes connoissances. On m’a imputé de vouloir être original & faire autrement que les autres. En vérité je ne songeois gueres à faire ni comme les autres ni autrement qu’eux. Je desirois sincérement de faire ce qui étoit bien. Je me dérobois de toute ma force à des situations qui me donnassent un intérêt contraire à l’intérêt d’un autre homme & par conséquent un désir secret quoique involontaire du mal de cet homme-là.

Il y a deux ans que Mylord Maréchal me voulut mettre dans son testament. Je m’y opposai de toute ma force. Je lui marquai que je ne voudrois pour rien au monde me savoir dans le testament de qui que ce fût & beaucoup moins dans le sien. Il se rendit ; maintenant il veut me faire une pension viagere & je ne m’y oppose pas. On dira que je trouve mon compte à ce changement : cela peut être. Mais ô mon bienfaiteur & mon pere, si j’ai le malheur de vous survivre je sais qu’en vous perdant j’ai tout à perdre & que je n’ai rien à gagner.

C’est là, selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment assortie au cœur humain. Je me pénetre chaque jour davantage de sa profonde solidité & je l’ai retournée de différentes manieres dans tous mes derniers écrits ; mais le public qui est frivole ne l’y a pas su remarquer. Si je survis assez à cette entreprise consommée pour en reprendre une autre, je me propose de donner dans la suite de l’Emile un exemple si charmant & si frappant de cette même maxime que mon lecteur soit forcé d’y faire attention. Mais c’est assez de réflexions pour un voyageur ; il est tems de reprendre ma route.