Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/83

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Je la fis plus agréablement que je n’aurois dû m’y attendre & mon manan ne fut pas si bourru qu’il en avoit l’air. C’étoit un homme entre deux âges, portant en queue ses cheveux noirs grisonnans ; l’air grenadier, la voix forte, assez gai, marchant bien, mangeant mieux & qui faisoit toutes sortes de métiers faute d’en savoir aucun. Il avoit proposé, je crois, d’établir à Annecy je ne sais quelle manufacture. Madame de Warens n’avoit pas manqué de donner dans le projet & c’étoit pour tâcher de le faire agréer au Ministre, qu’il faisoit, bien défrayé, le voyage de Turin. Notre homme avoit le talent d’intriguer en se fourrant toujours avec les prêtres, &, faisant l’empressé pour les servir, il avoit pris à leur école un certain jargon dévot dont il usoit sans cesse, se piquant d’être un grand prédicateur. Il savoit même un passage latin de la bible, & c’étoit comme s’il en avoit su mille, parce qu’il le répétoit mille fois le jour. Du reste, manquant rarement d’argent quand il en savoit dans la bourse des autres. Plus adroit pourtant que fripon & qui, débitant d’un ton de racoleur ses capucinades, ressembloit à l’hermite Pierre, prêchant la croisade le sabre au côté.

Pour Madame Sabran son épouse, c’étoit une assez bonne femme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchois toujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m’éveilloient souvent & m’auroient éveillé bien davantage si j’en avois compris le sujet. Mais je ne m’en doutois pas même & j’étois sur ce chapitre d’une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin de mon instruction.

Je m’acheminois gaîment avec mon dévot guide & sa semillante