Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/84

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compagne. Nul accident ne troubla mon voyage ; j’étois dans la plus heureuse situation de corps & d’esprit où j’aye été de mes jours. Jeune, vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moi & aux autres, j’étois dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations & embellit à nos yeux la nature entiere du charme de notre existence. Ma douce inquiétude avoit un objet qui la rendoit moins errante & fixoit mon imagination. Je me regardois comme l’ouvrage, l’éleve, l’ami, presque l’amant de Madame de Warens. Les choses obligeantes qu’elle m’avoit dites, les petites caresses qu’elle m’avoit faites, l’intérêt si tendre qu’elle avoit paru prendre à moi, ses regards charmans qui me sembloient pleins d’amour parce qu’ils m’en inspiroient ; tout cela nourrissoit mes idées durant la marche & me faisoit rêver délicieusement. Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troubloit ces rêveries. M’envoyer à Turin c’étoit, selon moi, s’engager à m’y faire vivre, à m’y placer convenablement. Je n’avois plus de souci sur moi-même ; d’autres s’étoient chargés de ce soin. Ainsi je marchois légerement allégé de ce poids ; les jeunes désirs, l’espoir enchanteur, les brillants projets remplissoient mon ame. Tous les objets que je voyois me sembloient les garans de ma prochaine félicité. Dans les maisons j’imaginois des festins rustiques ; dans les prés de folâtres jeux ; le long des eaux, les bains, des promenades, la pêche ; sur les arbres des fruits délicieux, sous leur ombre de voluptueux têtes-à-têtes, sur les montagnes des cuves de lait & de creme, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d’aller sans