Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/97

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que les protestans ne sont pas chrétiens. J’étois revêtu d’une certaine robe grise, garnie de brandebourgs blancs & destinée pour ces sortes d’occasions. Deux hommes portoient devant & derriere moi des bassins de cuivre sur lesquels ils frappoient avec une clef & où chacun mettoit son aumône au gré de sa dévotion ou de l’intérêt qu’il prenoit au nouveau converti. Enfin rien du faste catholique ne fut omis pour rendre la solennité plus édifiante pour le public & plus humiliante pour moi. Il n’y eut que l’habit blanc qui m’eût été fort utile & qu’on ne me donna pas comme au Maure, attendu que je n’avois pas l’honneur d’être Juif.

Ce ne fut pas tout. Il fallut ensuite aller à l’inquisition recevoir l’absolution du crime d’hérésie & rentrer dans le sein de l’Eglise avec la même cérémonie, à laquelle Henri IV fut soumis par son Ambassadeur. L’air & les manieres du très-révérend pere inquisiteur, n’étoient pas propres à dissiper la terreur secrete qui m’avoit saisi en entrant dans cette maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mere étoit damnée. L’effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation ; je me contentai de répondre que je voulois espérer qu’elle ne l’étoit pas & que Dieu avoit pu l’éclairer à sa derniere heure. Le moine se tut, mais il fit une grimace qui ne me parut point du tout un signe d’approbation.

Tout cela fait ; au moment où je pensois être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de vingt francs en petite monnaie qu’avoit produit ma quête. On me recommanda de vivre en bon chrétien, d’être fidele