Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/236

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mais lent à penser, arrangeant difficilement ses penses & plus difficilement ses paroles, il fuira les situations qui lui sont pénibles & recherchera celles qui lui sont commodes, il se complaira dans le sentiment de ses avantages, il en jouira tout à son aise dans des rêveries délicieuses, mais il aura la plus forte répugnance à étaler sa gaucherie dans les assemblées, & l’inutile effort d’être toujours attentif à ce qui se dit & d’avoir toujours l’esprit présent & tendu pour y répondre, lui rendra les sociétés indifférentes aussi fatigantes que déplaisantes. La mémoire & la réflexion renforceront encore cette répugnance en lui faisant entendre après-coup des multitudes de choses qu’il n’a pu d’abord entendre & auxquelles force de répondre à l’instant il a répondu de travers faute d’avoir le tems d’y penser. Mais ne pour de vrais attachemens la société des cœurs & l’intimité lui seront très-précieuses, & il se sentira d’autant plus à son aie avec ses amis que bien connu d’eux ou croyant l’être, il n’aura pas peur qu’ils jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le rapide bavardage de la conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivement se marquera-t-il sensiblement dans ses yeux & dans ses manieres ; mais l’arrivée d’un survenant sera disparoître à l’instant sa confiance & sa gaîté.

Sentant ce qu’il vaut en-dedans, le sentiment de son invincible ineptie au-dehors pourra lui donner souvent du dépit contre lui-même & quelquefois contre ceux qui le forceront de la montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens qui ne sont qu’un art de s’en attirer à soi-même & de provoquer une escrime en paroles. Art sur-tout employé