Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/283

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dominant sans partage. Ce goût ne le tourmente ni ne le ronge ; il ne le rend n’triste ni sombre ; jamais il ne fut plus satisfait de lui-même, moins soucieux des affaires d’autrui, moins occupe de ses persécuteurs, plus content ni plus heureux, autant qu’on peut l’être de son propre fait vivant dans l’adversité. S’il étoit tel qu’on nous le représente, la prospérité de ses ennemis, l’opprobre dont ils l’accablent, l’impuissance de s’en venger l’auroient déjà fait périr de rage. Il n’eut trouve dans la solitude qu’il cherche que le désespoir & la mort. Il y trouve le repos d’esprit la douceur d’ame la santé la vie. Tous les mystérieux argumens de vos Messieurs n’ébranleront jamais la certitude qu’opère celui-la dans mon esprit.

Mais y a-t-il quelque vertu dans cette douceur ? aucune. Il n’y a que la pente d’un naturel aimant & tendre qui, nourri de visions délicieuses, ne peut s’en détacher pour s’occuper d’idées funestes & de sentimens déchirans. Pourquoi s’affliger quand on peut jouir ? Pourquoi noyer son cœur de fiel & de bile quand on peut l’abreuver de bienveillance & d’amour ? Ce choix si raisonnable n’eut pourtant fait ni par la raison ni par la volonté ; il est l’ouvrage d’un pur instinct. Il n’a pas le mérite de la vertu, sans doute, mais il n’en a pas non plus l’instabilité. Celui qui durant soixante ans s’est livre aux seules impressions de la nature, est bien sur de n’y résister jamais.

Si ces impulsions ne le menent pas toujours dans la bonne route, rarement elles le menent dans la mauvaise. Le peu de vertus qu’il a n’ont jamais fait de grands biens aux autres, mais ses vices bien plus nombreux ne sont de mal qu’à lui