Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/327

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avez un moment éprouve un sentiment si injuste, ces gens si pétris d’amour-propre supporteroient-ils sans aigreur l’idée de leur propre bassesse comparée à sa patience & à sa douceur ? Eh soyez certain que si c’étoit en effet un monstre, on le fuiroit davantage, mais on le hairoit beaucoup moins.

Quant à moi, pour expliquer de pareilles dispositions je ne puis penser autre chose sinon, qu’on s’est servi pour exciter dans le public cette violente animosité, de motifs semblables ceux qui l’avoient fait naître dans l’ame des auteurs du complot. Ils avoient vu cet homme, adoptant des principes tout contraires aux leurs, ne vouloir ne suivre ni parti ni secte, ne dire que ce qui lui sembloit vrai bon utile aux hommes, sans consulter en cela son propre avantage ni celui de personne en particulier. Cette marche & la supériorité qu’elle lui donnoit sur eux fut la grande source de leur haine. Ils ne purent lui pardonner de ne pas plier comme eux sa morale à son profit, de tenir si peu si son intérêt & au leur, & de montrer tout franchement l’abus des lettres & la forfanterie du métier d’auteur, sans le soucier de l’application qu’on ne manqueroit pas de lui faire à lui-même des maximes qu’il etablissoit, ni de la fureur qu’il alloit inspirer à ceux qui se vantent d’être les arbitres de la renommée, les distributeurs de la gloire & de la réputation des actions des hommes, mais qui ne se vantent pas, que je sache, de faire cette distribution avec justice & désintéressement. Abhorrant la satire autant qu’il aimoit la vérité, on le vit toujours distinguer honorablement les particuliers & les combler de sinceres éloges, lorsqu’il avançoit des vérités générales dont ils auroient pu s’offenser.