Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/100

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pour avoir bien battu leurs meres, & où l’on regarde comme une loi d’Etat, & un devoir envers ses parens chargés d’années, de les laisser mourir de faim ?*

[*Nous ne voyons point la galante nation des Antropophages, dira-t-on, mais nous avons celle des Cartouches, des Nivets, des Raffiats, &c. Parlons plus noblement, nous voyons celle des braves qui s’égorgent pour un léger affront, malgré la loi & la religion.

La loi & la religion sont donc contraires à ces crimes, & en empêchent sans doute un grand nombre ; tandis que de massacrer de manger des hommes est une coutume, une loi de la Nation dont je viens de parler. Il y a quelques Cartouches parmi nous ; la férocité est un vice à l’unisson chez tous les Antropophages : nos scélérats sont abhorrés, on les saisit dès qu’on les connoît, & ils expirent dans les supplices. Les Antropophages sont toute leur vie l’horrible commerce dont ils portent le nom, & sont applaudis de leurs Compatriotes.

Le duel en particulier et un accident dépendant de la férocité guerriere, & il ne subsisteroit point non plus que son principe, si l’empire des Lettres & des Beaux-Arts étoit plus étendu, si tous les hommes étoient Philosophes. Mais dans la supposition que cette férocité soit un mal nécessaire, quelque funeste, quelque blâmable que soit le duel, on peut en quelque sorte l’excuser par la délicatesse des sentimens qu’il suppose & qu’il entretient dans notre jeunesse guerriere, par la décence & le respect réciproque qu’il leur inspire. Il résulte donc de ce desordre même une espece d’ordre & d’harmonie. Rien de semblable ne peut être allégué en faveur des Antropophages & des Hottentots, peuples cruels sans nécessité, par habitude, & par le seul plaisir d’être cruels.] N’allons pas chercher si loin des exemples de la barbarie & du vice attaché aux ténebres de l’ignorance ; parcourons seulement les campagnes de France les moins cultivées par les Arts, les moins policées, & comparons leurs mœurs avec celles des habitans des grandes Villes. Que trente jeunes paysans de différens villages de la Thierache, ou de la Bretagne, &c. se trouvent rassemblés à une fête de village pour la danse, vous aurez plus de combats, plus de blessures, plus de meurtres de la grossiéreté passionnée