Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/248

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Que quelques nations au sein de l’ignorance ayent eu des idées de la gloire & de la vertu, ce sont des exceptions si singulieres, qu’elles ne peuvent former aucun préjugé contre les sciences : pour nous en convaincre, jettons les yeux sur l’immense continent de l’Afrique, où nul mortel n’est assez hardi pour pénétrer, ou assez heureux pour l’avoir tenté impunément. Un bras de mer sépare à peine les contrées savantes & heureuses de l’Europe, de ces régions funestes, où l’homme est ennemi né de l’homme, où les Souverains ne sont que les assassins privilégiés d’un peuple esclave. D’où naissent ces différences si prodigieuses entre des climats si voisins, où sont ces beaux rivages que l’on nous peint parés par les mains de la nature ? L’Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l’espece humaine. Pour un peuple vertueux dans l’ignorance, on en comptera cent barbares ou sauvages. Par-tout je vois l’ignorance enfanter l’erreur, les préjugés, les violences, les passions & les crimes. La terre abandonnée sans culture n’est point oisive ; elle produit des épines & des poisons, elle nourrit des monstres.

J’admire les Brutus, les Décius, les Lucrece, les Virginius, les Scévola ; mais j’admirerai plus encore un Etat puissant & bien gouverné, où les citoyens ne seront point condamnés à des vertus si cruelles.

Cincinnatus vainqueur retournoit à sa charrue : dans un siecle plus heureux, Scipion triomphant revenoit goûter avec Lélius & Térence les charmes de la philosophie & des lettres, ceux de l’amitié plus précieux encore. Nous célébrons Fabricius, qui avec ses rares cuites sous la cendre, méprise