Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/322

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qui égorge ses enfans, & qui part en insultant au désespoir de leur pere, un Mahomet qui séduit & qui entraîne tout un peuple, victime & instrument de ses fureurs ? Quel affreux spectacle à montrer aux hommes, que des scélérats triomphans ?” Pourquoi non, Monsieur, si on leur rend ces scélérats odieux dans leur triomphe même ? Peut-on mieux nous instruire à la vertu, qu’en nous montrant d’un côté les succès du crime, & en nous faisant envier de l’autre le fort de la vertu malheureuse ? Ce n’est pas dans la prospérité ni dans l’élévation qu’on a besoin d’apprendre à c’est dans l’abjection & dans l’infortuné. Or, sur cet effet du théâtre j’en appelle avec confiance à votre propre témoignage ; interrogez les spectateurs l’un après l’autre au sortir de ces tragédies que vous croyez une école de vice & de crime ; demandez-leur lequel ils aimeroient mieux être, de Britannicus ou de Néron, d’Atrée ou de Thyeste, de Zopire ou de Mahomet ; hésiteront-ils sur la réponse ? Et comment hésiteroient-ils ? Pour nous borner à un seul exemple, quelle leçon plus propre à rendre le fanatisme exécrable, & à faire regarder comme des monstres ceux qui I’inspirent, que cet horrible tableau du quatrieme acte de Mahomet, où l’on voit Seide, égaré par un zele affreux, enfoncer le poignard dans le sein de son pere ?Vous voudriez, Monsieur, bannir cette tragédie de notre théâtre ? Plût à Dieu qu’elle y fut plus ancienne de deux cents ans ! L’esprit philosophique qui l’a dictée seroit de même date parmi nous, & peut-être eût épargné à la nation Françoise, d’ailleurs si paisible & si douce, les horreurs & les atrocités religieuses auxquelles elle s’est livrée.