Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/468

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LETTRE VI.

3 Mars.

MÀ TRÈS-CHERE ET TRÈS-BONNE MAMAN.

Je vous envoie ci-joint le brouillard du mémoire que vous trouverez après celui de la lettre à M. Arnauld. Si j’étois capable de faire un chef-d’œuvre, ce mémoire à mon goût seroit le mien ; non qu’il soit travaillé avec beaucoup d’art, mais parce qu’il est écrit avec les sentimens qui conviennent à un homme que vous honorez du nom de fils. Assurément une ridicule fierté ne me conviendroit gueres dans l’état où je suis : mais aussi j’ai toujours cru qu’on pouvoit avec arrogance, & cependant sans s’avilir, conserver dans la mauvaise fortune & dans les supplications une certaine dignité plus propre à obtenir des graces d’un honnête homme que les plus basses lâchetés. Au reste, je souhaite plus que je n’espere de ce mémoire, à moins que votre zele & votre habileté ordinaires ne lui donnent un puissant véhicule : car je sais par une vieille expérience que tous les hommes n’entendent & ne parlent pas le même langage. Je plains les ames à qui le mien est inconnu ; il y a une maman au monde qui, à leur place, l’entendroit très-bien : mais, me direz-vous, pourquoi ne pas parler le leur ? C’est ce que je me suis assez représenté. Après tout, pour quatre misérables jours de vie, vaut-il la peine de se faire faquin ?

Il n’y a pas tant de mal cependant ; & j’espere que vous trouverez, par la lecture du mémoire, que je n’ai pas fait le