Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/522

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Une difficulté plus grande est que j’ai de très-mauvais yeux pour analyser les plantes par les parties de la fructification. Je voudrois étudier les mousses & les gramens qui sont à ma portée ; je m’éborgne & je ne vois rien. Il semble, Madame la duchesse, que vous ayez exactement deviné mes besoins en m’envoyant les deux livres qui me sont le plus utiles. Le Synopsis comprend des descriptions à ma portée & que je suis en état de suivre sans m’arracher les yeux, & le Petiver m’aide beaucoup par ses figures qui prêtent à mon imagination autant qu’un objet sans couleur peut y prêter. C’est encore un grand défaut des botanistes modernes de l’avoir négligée entièrement. Quand j’ai vu dans mon Linnaeus la classe & l’ordre d’une plante qui m’est inconnue, je voudrois me figurer cette plante, savoir si elle est grande ou petite, si la fleur est bleue ou rouge, me représenter son port. Rien. Je lis une description caractéristique, d’après laquelle je ne puis rien me représenter. Cela n’est-il pas désolant ?

Cependant, Madame la duchesse, je suis assez fou pour m’obstiner, ou plutôt je suis assez sage. Car ce goût est pour moi une affaire de raison. J’ai quelquefois besoin d’art pour me conserver dans ce calme précieux au milieu des agitations qui troublent ma vie, pour tenir au loin ces passions haineuses que vous ne connoissez pas, que je n’ai gueres connues que dans les autres, & que je ne veux pas laisser approcher de moi. Je ne veux pas, s’il est possible, que de tristes souvenirs viennent troubler la paix de ma solitude. Je veux oublier les hommes & leurs injustices. Je veux m’attendrir chaque jour sur les merveilles de celui qui les fit pour être