Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/143

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Si avant que d’y être, vous aviez pu décider de votre fort dans ce monde, vous auriez voulu naître a Geneve, quoique vous nous ayez averti que vous ne vouliez point y vivre ni y mourir. Ce n’est pas le seul point de contradiction à concilier dans votre systême. Mais je gagerois bien, à vous voir de si mauvaise humeur contre l’humanité, que, si vous en aviez été le maître, vous n’auriez pas voulu naître homme, mais, &c. La liberté à laquelle vous aspirez, est bien grande, & bien rétroactive à votre naissance & à votre être même.

Aucun mot vil ou méchant contre ces pauvres hommes, vos peres & meres, freres & citoyens pourtant, ne vous échappe. & vous nous les peignez isolés d’abord parmi les bêtes, & puis vivant peu-à-peu & à la longue en troupeaux, préludans de loin à la société civile & politique, où vous les menez lentement & de loin à loin.

Il faut tout dire, l’origine des langues & l’invention de la parole, est pour vous le rocher de Sysiphe ou la roue d’Ixion, le tonneau même des Danaïdes, que vous ne pouvez jamais combler ou fixer. Vous voilà bien embarrassé. Voici comment je m’en tirerois à votre place. Quand Dieu vit Adam a prés l’avoir fait, Dieu dit équivalemment : Voilà une belle image, un beau tableau, une belle statue, il n’y manque que la parole. Il fit donc Eve, & dès-lors Adam parla. C’est le fait, hoc nunc os ex, &c. & devant tous les connoisseurs Eve fut l’organe naturel de la parole passive & active, répassive & réactive d’Adam. C’est toujours de nos mœurs humaines, qu’il faut tirer de pareilles conjectures sur les hommes naturels, originaires & primitifs.