Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/333

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Ce fragment me paroît la meilleure critique qu’on ait jamais faite de l’Emile.*

[*M. Geoffroy parle au singulier ; mais M. Royou étant son associé, ils répondent l’un pour l’autre ; & le produit de leur Journal, tant en approbation & en blâme qu’en argent, doit être commun entr’eux.] On diroit que le Citoyen de Geneve a voulu nous prouver lui-même l’inutilité de son systême d’éducation. Après avoir uni son éléve à la charmante Sophie, le mentor s’éloigne, quoique plus nécessaire que jamais.

Sans compter qu’il n’est pas d’usage qu’un homme marié garde son gouverneur, du moins à ce titre, si le Mentor d’Emile étoit resté auprès des nouveaux époux, ou il n’y auroit servi à rien, ce qui donneroit vraiment prise à la critique, ou il n’y auroit pas eu matiere à un suplément : car rien ne seroit plus simple, plus uniforme, moins fertile en événemens, que la vie privée de deux époux, qui, sous les yeux d’un bon instituteur ne s’écarteroient point de la route qu’il leur traceroit ; & resteroient constamment attachés l’un à l’autre.

Cet Emile si bien affermi dans ses principes devient galant, & presque petit-maître : la tendre & vertueuse Sophie n’est plus qu’une femme à la mode sans respect pour la philosophie, elle fait à sou époux l’outrage le plus sensible.

Voilà la pernicieuse influence des mœurs des grandes villes, sur les caracteres honnêtes, mais foibles : la crainte de paroître ridicules les jette dans le précipice : mais les principes d’une bonne éducation reprenant le dessus, les en retirent ; ils deviennent plus forts par l’épreuve de leur foiblesse, & plus estimables peut-être de savoir réparer, & se pardonner réciproquement leurs fautes, qu’ils ne l’auroient été de savoir s’en