Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/35

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le droit de se prévaloir de la corruption de quelques peuples savants, & ne pourrions-nous employer à notre défense celle de tant de nations barbares ? J’y vois à la vérité quelques différences, & les voici ; c’est que chez ces peuples savants & corrompus nous trouvons à ôté de la science, les richesses, la puissance, la prospérité, causes toutes naturelles de corruption & qui doivent assurément en avoir l’honneur par préférence ; au lieu que chez les peuples que nous opposons, l’ignorance est absolument seule vis-à-vis de-la barbarie, sans aucune autre cause de corruption, en sorte qu’elle ne peut se justifier ou de l’avoir causée ou de n’avoir pu y mettre obstacle. Nous objectons la barbarie éternelle & incurable des trois quarts de la terre, qui déposent contre l’ignorance que cite-t-on en sa faveur ? les vertus très-passageres & très-mêlées de vices, de trois petites villes de l’antiquité. N’est-ce pas là vouloir comparer le particulier à l’universel, l’exception à la règle, & le doute à l’évidence ?*

[*J’ai prouvé dans mon premier Discours que le progrès des lettres est toujours en proportion avec la fortune des Empires, & on est forcé de convenir que j’ai raison : mais on me répond que je parle toujours de fortune & de grandeur, tandis qu’il est question de mœurs & de vertus. M. Rousseau me permettra de le faire souvenir qu’ils n’a pas toujours parlé uniquement de mœurs ; il a attaqué aussi les sciences sur ce qu’elles amollissoient le courage ; il a attribué à la culture des lettres & des arts la chûte d’Athenes, celle de la République Romaine & les différentes conquêtes de l’Égypte ; c’est à ces objections que j’ai répondu dans le passage dont-il s’agit : je crois donc pouvoir me flatter de n’être pas sorti de la question.

On m’avoit objecté les conquêtes. des Barbares ; j’ai répondu qu’ils avoient fait de grandes conquêtes, parce qu’ils étoient très injustes : à toutes ces conquêtes j’ai opposé celle de l’Amérique, la plus vaste qui ait jamais été faite, & uniquement due à la supériorité de nos arts & de nos sciences.

Que répond-on ? qu’elle étoit injuste. Qu’elle soit injuste : qu’importe ? en est-elle moins la plus prodigieuse conquête que les hommes aient jamais faite ? en est-elle moins le fruit des avantages que nous donnoient nos connoissances ? On demande quel est le plus brave de l’odieux Cortez ou de l’infortuné Guatimosin ? Mais je n’avois pas dit un mot de courage ; je ne parlois que de sciences & d’arts : que l’on prouve tant qu’on voudra que les Américains étoient un peuple très-courageux, bien loin de détruire mon raisonnement, on ne fera que le fortifier ; ils étoient très-braves, nous n’étions que savants, & nous les avons vaincus ; ils étoient innombrables, nous n’étions qu’une poignée d’hommes, & nous les avons soumis : c’est-à-dire que la science peut triompher du nombre & du courage même.]

Mais ce qui doit décider la question sans retour : le plus haut