Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/223

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mais dans les bureaux des ministres on avoit de tout temps regardé l’abbé de St. Pierre comme une espèce de prédicateur plutôt que comme un vrai politique, & on le laissoit dire tout à son aise, parce qu’on voyoit bien que personne ne l’écoutoit. Si j’étois parvenu à le faire écouter, le cas eût été différent. Il étoit François, je ne l’étois pas, & en m’avisant de répéter ses censures, quoique sous son nom, je m’exposois à me faire demander un peu rudement, mais sans injustice, de quoi je me mêlois. Heureusement, avant d’aller plus loin, je vis la prise que j’allois donner sur moi, & me retirai bien vite. Je savois que vivant seul au milieu des hommes, & d’hommes tous plus puissans que moi, je ne pouvois jamais, de quelque façon que je m’y prisse, me mettre à l’abri du mal qu’ils voudroient me faire.

Il n’y avoit qu’une chose en cela qui dépendît de moi : c’étoit de faire en sorte au moins que quand ils m’en voudroient faire, ils ne le pussent qu’injustement. Cette maxime qui me fit abandonner l’abbé de St. Pierre, m’a fait souvent renoncer à des projets beaucoup plus chéris. Ces gens toujours prompts à faire un crime de l’adversité, seroient bien surpris s’ils savoient tous les soins que j’ai pris en ma vie, pour qu’on ne pût jamais me dire avec vérité dans mes malheurs : tu les as mérités.

Cet ouvrage abandonné me laissa quelque tems incertain sur celui que j’y ferois succéder, & cet intervalle de désœuvrement fut ma perte, en me laissant tourner mes réflexions sur moi-même, faute d’objet étranger qui m’occupât ; je n’avois plus de projet pour l’avenir qui pût amuser mon