Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/224

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imagination. Il ne m’étoit pas même possible d’en faire, puisque la situation où j’étois étoit précisément celle où s’étoient réunis tous mes désirs : Je n’en avois plus à former & j’avois encore le cœur vide. Cet état étoit d’autant plus cruel, que je n’en voyois point à lui préférer. J’avois rassemblé mes plus tendres affections dans une personne selon mon cœur, qui me les rendoit. Je vivois avec elle sans gêne & pour ainsi dire à discrétion. Cependant un secret serrement de cœur ne me quittoit ni près ni loin d’elle. En la possédant, je sentois qu’elle me manquoit encore ; & la seule idée que je n’étois pas tout pour elle, faisoit qu’elle n’étoit presque rien pour moi.

J’avois des amis des deux sexes auxquels j’étois attaché par la plus pure amitié, par la plus parfaite estime ; je comptois sur le plus vrai retour de leur part & il ne m’étoit pas même venu dans l’esprit de douter une seule fois de leur sincérité. Cependant cette amitié m’étoit plus tourmentante que douce, par leur obstination, par leur affectation même à contrarier tous mes goûts, mes penchants, ma manière de vivre : tellement qu’il me suffisoit de paroître désirer une chose qui n’intéressoit que moi seul & qui ne dépendoit pas d’eux, pour les voir tous se liguer à l’instant même pour me contraindre d’y renoncer. Cette obstination de me contrôler en tout dans mes fantaisies, d’autant plus injuste que, loin de contrôler les leurs, je ne m’en informois pas même, me devint si cruellement onéreuse, qu’enfin je ne recevois pas une de leurs lettres sans sentir, en l’ouvrant, un certain effroi qui n’étoit que trop justifié par sa lecture.