Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/227

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Je faisois ces méditations dans la plus belle saison de l’année, au mais de Juin, sous des ombrages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux. Tout concourut à me replonger dans cette mollesse trop séduisante, pour laquelle j’étois né, mais dont le ton dur & sévère, où venoit de me monter une longue effervescence m’auroit dû délivrer pour toujours. J’allai malheureusement me rappeller le dîner du château de Toune, & ma rencontre avec ces deux charmantes filles dans la même saison & dans des lieux à-peu-près semblables à ceux où j’étois dans ce moment. Ce souvenir, que l’innocence qui s’y joignoit me rendoit plus doux encore, m’en rappela d’autres de la même espèce. Bientôt je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m’avoient donné de l’émotion dans ma jeunesse, Mlle. Gallay, Mlle. de G

[raffenrie] d, Mlle. de Breil, Mde. Bazile, Mde. de L

[arnag] e, mes jolies écolières, & jusqu’à la piquante Zulietta, que mon cœur ne peut oublier. Je me vis entouré d’un sérail d’Houris, de mes anciennes connoissances pour qui le goût le plus vif ne m’étoit pas un sentiment nouveau. Mon sang s’allume & pétille, la tête me tourne malgré mes cheveux déjà grisonnans, & voilà le brave citoyen de Genève, l’austère Jean-Jacques à près de quarante-cinq ans, redevenu tout-à-coup le berger extravagant. L’ivresse dont je fus saisi, quoique si prompte & si folle, fut si durable & si forte, qu’il n’a pas moins fallu, pour m’en guérir, que la crise imprévue & terrible des malheurs où elle m’a précipité.

Cette ivresse, à quelque point qu’elle fût portée, n’alla pourtant pas jusqu’à me faire oublier mon âge & ma situation,