Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/246

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intime amitié, je ne lui ai jamais oui parler mal des absens, pas même de sa belle-sœur. Elle ne pouvoit ni déguiser ce qu’elle pensoit à personne, ni même contraindre aucun de ses sentimens ; & je suis persuadé qu’elle parloit de son amant à son mari même, comme elle en parloit à ses amis, à ses connaissances & à tout le monde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté & la sincérité de son excellent naturel, c’est qu’étant sujette aux plus énormes distractions & aux plus risibles étourderies, il lui en échappoit souvent de très imprudentes pour elle-même, mais jamais d’offensantes pour qui que ce fût.

On l’avoit mariée très jeune & malgré elle au Comte d’H[...], homme de condition, bon militaire, mais joueur, chicaneur, très peu aimable & qu’elle n’a jamais aimé. Elle trouva dans M. de St. L[...]t tous les mérites de son mari, avec les qualités plus agréables, de l’esprit, des vertus, des talents. S’il faut pardonner quelque chose aux mœurs du siècle, c’est sans doute un attachement que sa durée épure, que ses effets honorent & qui ne s’est cimenté que par une estime réciproque. C’étoit un peu par goût, à ce que j’ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à St. L[...]t, qu’elle venoit me voir. Il l’y avoit exhortée & il avoit raison de croire que l’amitié qui commençoit à s’établir entre nous rendroit cette société agréable à tous les trois. Elle savoit que j’étois instruit de leurs liaisons ; & pouvant me parler de lui sans gêne, il étoit naturel qu’elle se plût avec moi. Elle vint ; je la vis ; j’étois ivre d’amour sans objet : cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur