Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/256

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


elle, franche, distraite, étourdie ; moi, vrai, mal-adroit, fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dans notre trompeuse sécurité, beaucoup plus de prise que nous n’aurions fait, si nous eussions été coupables. Nous allions l’un & l’autre à la C[...]e, nous nous y trouvions souvent ensemble, quelquefois même par rendez-vous. Nous y vivions à notre ordinaire, nous promenant tous les jours tête à tête, en parlant de nos amours, de nos devoirs, de notre ami, de nos innocens projets, dans le parc, vis-à-vis l’appartement de Mde. D’

[Epina] y, sous ses fenêtres, d’où, ne cessant de nous examiner, & se croyant bravée, elle assouvissoit son cœur par ses yeux, de rage & d’indignation.

Les femmes ont toutes l’art de cacher leur fureur, sur-tout quand elle est vive, Mde. D’

[Epina] y, violente, mais réfléchie, possède sur-tout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien soupçonner ; & dans le même tems qu’elle redoubloit avec moi d’attentions, de soins & presque d’agaceries, elle affectoit d’accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes & de marques d’un dédain qu’elle sembloit vouloir me communiquer. On juge bien qu’elle ne réussissoit pas ; mais j’étois au supplice. Déchiré de sentimens contraires, en même tems que j’étois touché de ses caresses, j’avois peine à contenir ma colère, quand je la voyois manquer à Mde. d’H[...]. La douceur angélique de celle-ci lui faisoit tout endurer sans se plaindre & même sans lui en savoir plus mauvais gré.

Elle étoit d’ailleurs souvent si distraite & toujours si peu sensible à ces choses-là, que la moitié du tems elle ne s’en appercevoit pas.