Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/285

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de l’autre, sans y supposer, même dans les possibles, une amitié d’égal à égal. Pour moi j’ai cherché vainement en quoi je pouvois être obligé à ce nouveau patron. Je lui avois prêté de l’argent, il ne m’en prêta jamais ; je l’avois gardé dans sa maladie, à peine me venoit-il voir dans les miennes ; je lui avois donné tous mes amis, il ne m’en donna jamais aucun des siens ; je l’avois prôné de tout mon pouvoir : & lui s’il m’a prôné c’est moins publiquement, & c’est d’une autre manière. Jamais il ne m’a rendu ni même offert aucun service d’aucune espèce. Comment était-il donc mon Mécène ? Comment étais-je son protégé ? Cela me passoit, & me passe encore.

Il est vrai que du plus au moins, il étoit arrogant avec tout le monde, mais avec personne aussi brutalement qu’avec moi. Je me souviens qu’une fois St. L[...]t faillit à lui jeter son assiette à la tête sur une espèce de démenti qu’il lui donna en pleine table, en lui disant grossièrement : cela n’est pas vrai. À son ton naturellement tranchant, il ajouta la suffisance d’un parvenu, & devint même ridicule à force d’être impertinent. Le commerce des grands l’avoit séduit au point de se donner à lui-même des airs qu’on ne voit qu’aux moins sensés d’entr’eux. Il n’appeloit jamais son laquois que par Eh ! comme si, sur le nombre de ses gens, Monseigneur n’eût pas sçu lequel étoit de garde. Quand il lui donnoit des commissions il lui jetoit l’argent par terre au lieu de le lui donner dans la main. Enfin oubliant tout à fait qu’il étoit homme, il le traitoit avec un mépris si choquant, avec un dédain si dur en toute chose, que ce pauvre