Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/355

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fort intéressans par les faits, je sentis qu’ils pouvoient le devenir par la franchise que j’étois capable d’y mettre, & je résolus d’en faire un ouvrage unique par une véracité sans exemple, afin qu’au moins une fois, on pût voir un homme tel qu’il étoit en-dedans. J’avois toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne qui, faisant semblant d’avouer ses défauts, a grand soin de ne s’en donner que d’aimables ; tandis que je sentois, moi, qui me suis cru toujours, & qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu’il n’y a point d’intérieur humain, si pur qu’il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. Je savois qu’on me peignoit dans le public sous des traits si peu semblables aux miens, & quelquefois si difformes que, malgré le mal, dont je ne voulois rien taire, je ne pouvois que gagner encore à me montrer tel que j’étois. D’ailleurs, cela ne se pouvant faire sans laisser voir aussi d’autres gens tels qu’ils étoient, & par conséquent, cet ouvrage ne pouvant paroître qu’après ma mort & celle de beaucoup d’autres, cela m’enhardissoit davantage à faire mes confessions, dont jamais je n’aurois à rougir devant personne. Je résolus donc de consacrer mes loisirs à bien exécuter cette entreprise, & je me mis à recueillir les lettres & papiers qui pouvoient guider ou réveiller ma mémoire, regrettant fort tout ce que j’avois déchiré, brûlé, perdu jusqu’alors.

Ce projet de retraite absolue, un des plus sensés que j’eusse jamais fait, étoit fortement empreint dans mon esprit, & déjà je travaillois à son exécution, quand le ciel, qui me préparoit une autre destinée, me jeta dans un nouveau tourbillon.