Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/406

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& il est vrai que, sans même qu’il le voulût, c’étoit assez de sa seule présence : tant la grace & le sel de ses gentillesses appesantissoient encore mes lourds spropositi. Les deux premières années, il n’étoit presque pas venu à Montmorenci ; &, par l’indulgence de Mde. la maréchale, je m’étois passablement soutenu ; mais sitôt qu’il parut un peu de suite, je fus écrasé sans retour. J’aurois voulu me réfugier sous son aile, & faire en sorte qu’il me prît en amitié ; mais la même maussaderie qui me faisoit un besoin de lui plaire m’empêcha d’y réussir ; & ce que je fis pour cela maladroitement acheva de me perdre auprès de Mde. la maréchale, sans m’être utile auprès de lui. Avec autant d’esprit, il eût pu réussir à tout ; mais l’impossibilité de s’appliquer & le goût de la dissipation ne lui ont permis d’acquérir que des demi-talens en tout genre. En revanche, il en a beaucoup, & c’est tout ce qu’il faut dans le grand monde, où il veut briller. Il fait très bien de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu du cistre, & barbouillant un peu de peinture au pastel. Il s’avisa de vouloir faire le portroit de Mde. de Luxembourg ; ce portroit étoit horrible. Elle prétendoit qu’il ne lui ressembloit point du tout, & cela étoit vrai. Le traître d’abbé me consulta ; & moi, comme un sot & comme un menteur, je dis que le portroit ressembloit. Je voulois cajoler l’abbé ; mais je ne cajolois pas Mde. la maréchale, qui mit ce trait sur ses registres ; & l’abbé, ayant fait son coup, se moqua de moi. J’appris, par ce succès de mon tardif coup d’essai, à ne plus me mêler de vouloir flagorner & flatter malgré Minerve.