Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/69

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


jolie figure, belle même, mais non pas d’une beauté qui me plût. Dominique me laissa chez elle ; je fis venir des sorbetti, je la fis chanter & au bout d’une demi-heure, je voulus m’en aller, en laissant sur la table un ducat ; mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir point qu’elle ne l’eût gagné & moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je m’en revins au palais, si persuadé que j’étois poivré, que la premiere chose que je fis en arrivant fut d’envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le malaise d’esprit que je souffris durant trois semaines, sans qu’aucune incommodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne pouvois concevoir qu’on pût sortir impunément des bras de la Padoana. Le chirurgien lui-même eut toute la peine imaginable à me rassurer. Il n’en put venir à bout qu’en me persuadant que j’étois conformé d’une façon particulière à ne pouvoir pas aisément être infecté ; & quoique je me sais moins exposé peut-être qu’aucun autre homme à cette expérience, ma santé, de ce côté, n’ayant jamais reçu d’atteinte, m’est une preuve que le chirurgien avoit raison. Cette opinion cependant ne m’a jamais rendu téméraire ; & si je tiens en effet cet avantage de la nature, je puis dire que je n’en ai pas abusé.

Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fut d’une espèce bien différente & quant à son origine & quant à ses effets. J’ai dit que le capitaine Olivet m’avoit donné à dîner sur son bord & que j’y avois mené le secrétaire d’Espagne. Je m’attendois au salut du canon. L’équipage nous reçut en haie, mais il n’y eut pas une amorce brûlée, ce