Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/71

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très-rapidement, au point que, malgré les spectateurs il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même ; car j’étois ivre ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle me vouloit, elle mit plus de modération dans ses caresses, mais non dans sa vivacité ; & quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que je ressemblais, à s’y tromper, à M. de Brémond, directeur des douanes de Toscane, qu’elle avoit raffolé de ce M. de Brémond ; qu’elle en raffoloit encore ; qu’elle l’avoit quitté, parce qu’elle étoit une sotte ; qu’elle me prenoit à sa place ; qu’elle vouloit m’aimer parce que cela lui convenoit ; qu’il falloit, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendroit ; & que, quand elle me planteroit là, je prendrois patience comme avoit foit son cher Brémond. Ce qui fut dit fut foit. Elle prit possession de moi comme d’un homme à elle, me donnoit à garder ses gants, son éventail, son cinda, sa coiffe ; m’ordonnoit d’aller ici ou là, de faire ceci ou cela & j’obéissais. Elle me dit d’aller renvoyer sa gondole, parce qu’elle vouloit se servir de la mienne & j’y fus ; elle me dit de m’ôter de ma place & de prier Carrio de s’y mettre, parce qu’elle avoit à lui parler & je le fis. Ils causèrent très long-tems ensemble & tout bas ; je les laissai faire. Elle m’appela, je revins. Ecoute Zanetto, me dit-elle ; je ne veux point être aimée à la française & même il n’y feroit pas bon : au premier moment d’ennui, va-t-’en. Mais ne reste pas à demi, je t’en avertis. Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques