Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/74

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de peur d’en perdre le fruit d’avance, je voulus me hâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoroient, je sens un froid mortel couler dans mes veines ; les jambes me flageolent, & prêt à me trouver mal, je m’assieds, & je pleure comme un enfant.

Qui pourroit deviner la cause de mes larmes, & ce qui me passoit par la tête en ce moment ? Je me disais : Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre de la nature & de l’amour ; l’esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne & généreuse qu’elle est aimable & belle ; les grands, les princes devroient être ses esclaves ; les sceptres devroient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d’elle ; elle vient se jetter à ma tête, à moi qu’elle soit qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peut connaître, est nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d’inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens & me rend la dupe d’une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j’ignore détruise l’effet de ses charmes & la rende odieuse à ceux qui devroient se la disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d’esprit singulière & il ne me vint pas même à l’esprit que la v... pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l’air de propreté répandu sur toute sa personne éloignoient de moi si parfaitement cette idée, qu’en doute encore sur mon état depuis la Padoana, je me faisois plutôt un scrupule de n’être pas assez sain pour elle & je suis