Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/75

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très-persuadé qu’en cela ma confiance ne me trompoit pas. Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point d’en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisoit sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut un moment interdite. Mais, ayant foit un tour de chambre & passé devant son miroir, elle comprit & mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avoit pas de part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m’en guérir & d’effacer cette petite honte. Mais au moment que j’étois prêt à me pâmer sur une gorge qui sembloit pour la premiere fois souffrir la bouche & la main d’un homme, je m’apperçus qu’elle avoit un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois voir que ce téton n’est pas conformé comme l’autre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne ; & persuadé que cela tenoit à quelque notable vice naturel, à force de tourner & retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenois dans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes & de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant & dans son humeur folâtre, dit & fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais, gardant un fonds d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser & sans dire un seul mot, s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle ; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après ; & se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton