Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/89

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triomphe, & c’étoit parce que son cœur étoit tendre & honnête, que je fus heureux sans être entreprenant.

La crainte qu’elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouver en elle ce qu’elle croyoit que j’y cherchois recula mon bonheur plus que toute autre chose. Je la vis interdite & confuse avant de se rendre, vouloir se faire entendre & n’oser s’expliquer. Loin d’imaginer la véritable cause de son embarras, j’en imaginai une bien fausse & bien insultante pour ses mœurs ; & croyant qu’elle m’avertissoit que ma santé couroit des risques, je tombai dans des perplexités qui ne me retinrent pas, mais qui durant plusieurs jours empoisonnèrent mon bonheur. Comme nous ne nous entendions pas l’un l’autre, nos entretiens à ce sujet étoient autant d’énigmes & d’amphigouris plus que risibles. Elle fut prête à me croire absolument fou ; je fus prêt à ne savoir plus que penser d’elle. Enfin nous nous expliquâmes : elle me fit en pleurant l’aveu d’une faute unique au sortir de l’enfance, fruit de son ignorance & de l’adresse d’un séducteur. Sitôt que je la compris, je fis un cri de joie : Pucelage ! m’écriai-je, c’est bien à Paris, c’est bien à vingt ans qu’on en cherche ! Ah ! ma Thérèse, je suis trop heureux de te posséder sage & saine & de ne pas trouver ce que je ne cherchois pas.

Je n’avois cherché d’abord qu’à me donner un amusement. Je vis que j’avois plus foit & que je m’étois donné une compagne. Un peu d’habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma situation me firent sentir qu’en ne songeant qu’à mes plaisirs, j’avois beaucoup foit pour