Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/130

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suis-je détenu par force ! Ceux qui ne font que m’y souffrir peuvent à chaque instant m’en chasser, & puis-je espérer que mes persécuteurs m’y voyant heureux, m’y laissent continuer de l’être ? Ah ! c’est peu qu’on me permette d’y vivre, je voudrois qu’on m’y condamnât & je voudrois être contraint d’y rester pour ne l’être pas d’en sortir. Je jettois un œil d’envie sur l’heureux Micheli Du Cret qui, tranquille au château d’Arbourg, n’avoit eu qu’à vouloir être heureux, pour l’être. Enfin, à force de me livrer à ces réflexions, & aux pressentimens inquiétans des nouveaux orages toujours prêts à fondre sur moi, j’en vins à désirer, mais avec une ardeur incroyable, qu’au lieu de tolérer seulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pour prison perpétuelle ; & je puis jurer que s’il n’eût tenu qu’à moi de m’y faire condamner, je l’aurois fait avec la plus grande joie, préférant mille fois la nécessité d’y passer le reste de ma vie au danger d’en être expulsé.

Cette crainte ne demeura pas long-tems vaine. Au moment où je m’y attendois le moins, je reçus une lettre de M. le baillif de Nidau, dans le gouvernement duquel étoit l’isle de St. Pierre : par cette lettre, il m’intimoit, de la part de LL. EE. l’ordre de sortir de l’île, & de leurs états. Je crus rêver en la lisant. Rien de moins naturel, de moins raisonnable, de moins prévu qu’un pareil ordre : car j’avois plutôt regardé mes pressentimens comme les inquiétudes d’un homme effarouché par ses malheurs que comme une prévoyance qui pût avoir le moindre fondement. Les mesures que j’avois prises pour m’assurer de l’agrément tacite