Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/129

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pas moins d’exposer fidèlement ce que fut, fit, & pensa J.-J. Rousseau, sans expliquer ni justifier les singularités de ses sentimens & de ses idées, ni rechercher si d’autres ont pensé comme lui. Je pris tant de goût à l’isle de St. Pierre, & son séjour me convenoit si fort, qu’à force d’inscrire tous mes désirs dans cette isle, je formai celui de n’en point sortir. Les visites que j’avois à rendre au voisinage ; les courses qu’il me faudroit faire à Neuchâtel, à Bienne, à Yverdun, à Nidau, fatiguoient déjà mon imagination. Un jour à passer hors de l’isle me paroissoit retranché de mon bonheur, & sortir de l’enceinte de ce lac étoit pour moi sortir de mon élément. D’ailleurs l’expérience du passé m’avoit rendu craintif. Il suffisoit que quelque bien flattât mon cœur pour que je dusse m’attendre à le perdre, & l’ardent désir de finir mes jours dans cette isle étoit inséparable de la crainte d’être forcé d’en sortir. J’avois pris l’habitude d’aller les soirs m’asseoir sur la grève, sur-tout quand le lac étoit agité. Je sentois un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes pieds. Je m’en faisois l’image du tumulte du monde & de la paix de mon habitation, & je m’attendrissois quelquefois à cette douce idée, jusqu’à sentir couler des larmes de mes yeux. Ce repos dont je jouissois avec passion, n’étoit troublé que par l’inquiétude de le perdre, mais cette inquiétude alloit au point d’en altérer la douceur. Je sentois ma situation si précaire que je n’osois y compter. Ah ! que je changerois volontiers, me disois-je, la liberté de sortir d’ici, dont je ne me soucie point, avec l’assurance d’y pouvoir rester toujours ! Au lieu d’être souffert par grâce, que n’y