Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/267

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relâche, m’a rendu stupide ; ma tête est en létargie ; mon cœur même est mou. Je ne sens ni ne pense plus. Il me reste un seul plaisir dans la vie ; j’aime encore à marcher, mais en marchant je ne rêve pas même ; j’ai les sensations des objets qui me frappent, & rien de plus. Je voulois essayer d’un peu de botanique pour m’amuser du moins à reconnoitre en chemin quelques plantes ; mais ma mémoire est absolument éteinte ; elle ne peut pas même aller jusques-là. Imaginez le plaisir de voyager avec un pareil automate.

Ce n’est pas tout. Je sens le mauvais effet que votre voyage ici sera pour vous-même. Vous n’êtes déjà pas trop bien auprès des dévots ; voulez - vous achever de vous perdre ? Vos compatriotes mêmes, en général, ne vous pardonnent pas de me consulter ; comment vous pardonneroient-ils de m’aimer ? Je suis très-fâché que vous m’ayez nommé à la tête de votre Ariste. Ne faites plus pareille sottise, ou je me brouille avec vous tout de bon. Dites-moi surtout de quel œil vous croyez que votre famille verra ce voyage ? Madame votre mère en frémira. Je frémis moi-même à penser aux funestes effets qu’il peut produire auprès de vos proches ; vous voulez que je vous laisse faire ! C’est vouloir que je sois le dernier des hommes. Non, Monsieur, obtenez l’agrément de Madame votre mère, & venez ; je vous embrasse avec la plus grande joie ; mais sans cela n’en parlons plus.