Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/33

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s’étant trouvé le même jour chez M. le procureur-général, il avoit vu sur son bureau le brouillon d’un réquisitoire contre l’Emile & son auteur. Notez que ledit Guy étoit l’associé de Duchesne, qui avoit imprimé l’ouvrage ; lequel, fort tranquille pour son propre compte, donnoit par charité cet avis à l’auteur. On peut juger combien tout cela me parut croyable !

Il étoit si simple, si naturel, qu’un libraire admis à l’audience de monsieur le procureur-général, lût tranquillement les manuscrits & brouillons épars sur le bureau de ce magistrat ! Mde. de B.......s & d’autres me confirmèrent la même chose. Sur les absurdités dont on me rebattoit incessamment les oreilles, j’étois tenté de croire que tout le monde étoit devenu fou.

Sentant bien qu’il y avoit sous tout cela quelque mystère qu’on ne vouloit pas me dire, j’attendois tranquillement l’événement, me reposant sur ma droiture & mon innocence en toute cette affaire, & trop heureux, quelque persécution qui dût m’atteindre, d’être appelé à l’honneur de souffrir pour la vérité. Loin de craindre & de me tenir caché, j’allai tous les jours au château, & je faisois les après-midi ma promenade ordinaire. Le huit Juin, veille du décret, je la fis avec deux professeurs oratoriens, le P. Alamanni & le P. Mandard. Nous portâmes aux Champeaux un petit goûter que nous mangeâmes de grand appétit. Nous avions oublié des verres : nous y suppléâmes par des chalumeaux de seigle, avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille, nous piquant de choisir des tuyaux bien larges pour pomper à qui mieux mieux. Je n’ai de ma vie été si gai.