Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/143

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Je savois le parti que vous prendriez. Nous nous connoissons trop bien pour en être encore à ces élémens. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne sera pas, croyez-moi, dans les occasions qui demandent du courage & des sacrifices [1]. Le premier mouvement aux attaques vives est de résister ; & nous vaincrons, je l’espere, tant que l’ennemi nous avertira de prendre les armes. C’est au milieu du sommeil, c’est dans le sein d’un doux repos, qu’il faut se défier des surprises ; mais c’est sur-tout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable, & l’ame résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu’à la tristesse prolongée. Voilà, mon ami, la dure espece de combat que nous aurons désormois à soutenir : ce ne sont point des actions héroiques que le devoir nous demande, mais une résistance plus héroique encore à des peines sans relâche.

Je l’avois trop prévu ; le tems du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence, sans que rien m’aide à juger quand il finira. Tout m’alarme & me décourage ; une langueur mortelle s’empare de mon ame ; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s’échappent de mes yeux ; je ne lis pas dans l’avenir des maux inévitables ; mais je cultivois l’espérance & la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas ! d’arroser le feuillage quand l’arbre est coupé par le pied ?

Je le sens, mon ami, le poids de l’absence m’accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens ; c’est ce qui m’effraye le

  1. On verra bientôt que la prédiction ne sauroit plus mal quadrer avec l’événement.