Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/149

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la vois consulter un Pasteur vénérable sur la peine ignorée d’une famille indigente ; là, secourir ou consoler la triste veuve & l’orphelin délaissé. Tantôt elle charme une honnête société par ses discours sensés & modestes ; tantôt, en riant avec ses compagnes, elle ramene une jeunesse folâtre au ton de la sagesse & des bonnes mœurs. Quelques moments, ah ! pardonne ! j’ose te voir même t’occuper de moi, je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lettres ; je lis dans leur douce langueur que c’est à ton amant fortuné que s’adressent les lignes que tu traces, je vois que c’est de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. Ô Julie ! ô julie ! Et nous ne serions pas unis ? Et nos jours ne couleroient pas ensemble ? Et nous pourrions être séparés pour toujours ? Non, que jamais cette affreuse idée ne se présente à mon esprit ! En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur ; la rage me fait courir de caverne en caverne ; des gémissemens & des cris m’échappent malgré moi ; je rugis comme une lionne irritée ; je suis capable de tout, hors de renoncer à toi, & il n’y a rien, non, rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir.

J’en étois ici de ma lettre, & je n’attendois qu’une occasion sûre pour vous l’envoyer, quand j’ai reçu de Sion la derniere que vous m’y avez écrite. Que la tristesse qu’elle respire a charmé la mienne ! Que j’y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de l’accord de nos ames dans les lieux éloignés ! Votre affliction, je l’avoue, est plus patiente ; la mienne est plus emportée ; mais il faut bien que le même sentiment prenne la teinture des caracteres qui l’éprouvent, &