Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/150

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il est bien naturel que les plus grandes pertes causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes ? Eh ! qui les pourroit supporter ? Non, connoissez-le enfin, ma Julie, un éternel arrêt du Ciel nous destina l’un pour l’autre ; c’est la premiere loi qu’il faut écouter ; c’est le premier soin de la vie de s’unir à qui doit nous la rendre douce. Je le vois, j’engémis, tu t’égares dans tes vains projets, tu veux forcer des barrieres insurmontables, & négliges les seuls moyens possibles ; l’enthousiasme de l’honnêteté t’ôte la raison, & ta vertu n’est plus qu’un délire.

Ah ! si tu pouvois rester toujours jeune & brillante comme à présent, je ne demanderois au Ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois, une seule fois, & passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asyle, à t’adorer parmi ces rochers. Mais hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n’arrête ; il vole & le tems fuit, l’occasion s’échappe, ta beauté, ta beauté même aura son terme ; elle doit décliner & périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie ; & moi cependant je gémis, je souffre, ma jeunesse s’use dans les larmes, & se flétrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense qu’elles ne reviendront jamais ; qu’il en sera de même de celles qui nous restent si nous les laissons échapper encore. Ô amante aveuglée ! tu cherches un chimérique bonheur pour un tems où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné, & tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse, & que nos ames, épuisées d’amour & de peines, se fondent & coulent comme