Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/163

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ton cœur pour être innocente. La chaîne qui nous lie est légitime, l’infidélité seule qui la romproit seroit blâmable, & c’est désormois à l’amour d’être garant de la vertu.

Mais quand ta douleur seroit raisonnable, quand tes regrets seroient fondés, pourquoi m’en dérobes-tu ce qui m’appartient ? Pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs ? Tu n’as pas une peine que je ne doive sentir, pas un sentiment que je ne doive partager, & mon cœur justement jaloux te reproche toutes les larmes que tu ne répands pas dans mon sein. Dis, froide & mystérieuse amante ; tout ce que ton ame ne communique point à la mienne, n’est-il pas un vol que tu fais à l’amour ? Tout ne doit-il pas être commun entre nous, ne te souvient-il plus de l’avoir dit ? Ah ! si tu savois aimer comme moi, mon bonheur te consoleroit comme ta peine m’afflige, & tu sentirois mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison s’égare au sein des délices. Mes emportemens t’effrayent, mon délire te fait pitié, & tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu’une ame sensible goûte modérément des biens infinis ? Comment veux-tu qu’elle supporte à la fois tant d’especes de transports sans sortir de son assiette ? Ne sais-tu pas qu’il est un terme où nulle raison ne résiste plus, & qu’il n’est point d’homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends donc pitié de l’égarement où tu m’as jetté, & ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je