Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/165

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vaincre elle-même, où l’innocence nous consoloit de la contrainte, où les hommages rendus à l’honneur tournoient tous au profit de l’amour. Compare un état si charmant à notre situation présente : que d’agitations ! que d’effroi ! que de mortelles allarmes ! que de sentimens immodéré sont perdu leur premiere douceur ! Qu’est devenu ce zele de sagesse & d’honnêteté dont l’amour animoit toutes les actions de notre vie, & qui rendoit à son tour l’amour plus délicieux ? Notre jouissance étoit paisible & durable, nous n’avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des acces de fureur plus qu’à de tendres caresses. Un feu pur & sacré brûloit nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens, nous ne sommes plus que des amans vul gaires ; trop heureux si l’amour jaloux doigne présider encore à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter.

Voilà, mon ami, les pertes qui nous sont communes, & que je ne pleure pas moins pour toi que pour moi. Je n’ajoute rien sur les miennes, ton cœur est fait pour les sentir. Vois ma honte, & gémis si tu sois aimer. Ma faute est irréparable, mes pleurs ne tariront point. Ô toi qui les fais couler, crains d’attenter à de si justes douleurs ; tout mon espoir est de les rendre éternelles : le pire de mes maux seroit d’en être consolée ; & c’est le dernier degré de l’opprobre de perdre avec l’innocence le sentiment qui nous la fait aimer.

Je connois mon sort, j’en sens l’horreur, & cependant il me reste une consolation dans mon désespoir ; elle est unique, mais elle est douce. C’est de toi que je l’attends, mon aimable