Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/166

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


ami. Depuis que je n’ose plus porter mes regards sur moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur celui que j’aime. Je te rends tout ce que tu m’ôtes de ma propre estime, & tu ne m’en deviens que plus cher en me forçant à me hair. L’amour, cet amour fatal qui me perd te donne un nouveau prix :tu t’éleves quand je me dégrade ; ton ame semble avoir profité de tout l’avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir, c’est à toi de justifier, s’il se peut, ma faute ; couvre-la de l’honnêteté de tes sentimens ; que ton mérite efface ma honte ; rends excusable à force de vertus la perte de celles que tu me coûtes. Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien. Le seul honneur qui me reste est tout en toi, & tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout-à-fait méprisable.

Quelque reget que j’aie au retour de ma santé, je ne saurois le dissimuler plus long-tems. Mon visage démentiroit mes discours, & ma feinte convalescence ne peut plus tromper personne. Hâte-toi donc avant que je sois forcée de reprendre mes occupations ordinaires, de faire la démarche dont nous sommes convenus. Je vois clairement que ma mere a conçu des soupçons & qu’elle nous observe. Mon pere n’en est pas là, je l’avoue ; ce fier gentilhomme n’imagine pas même qu’un roturier puisse être amoureux de sa fille ; mais enfin, tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens, & pour avoir voulu te conserver le même acces dans notre maison, tu t’en banniras tout-à-fait. Crois-moi, parle à ma mere tandis qu’il en est encore tems. Feins des affaires qui t’empêchent de continuer à m’instruire, &