Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/171

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durant tout ce tems me dit Madame Belon ? Sais-je ce que je lui répondis ? Le savois-je au moment de notre entretien ? A-t-elle pu le savoir elle-même ? & pouvoit-elle comprendre la moindre chose aux discours d’un homme qui parloit sans penser & répondoit sans entendre ?

Com’huom, che par ch’ascolti, e nulla intende. [1]


Aussi m’a-t-elle pris dans le plus parfait dédain. Elle a dit à tout le monde, à toi peut-être, que je n’ai pas le sens commun, qui pis est pas le moindre esprit, & que je suis tout aussi sot que mes livres. Que m’importe ce qu’elle en dit & ce qu’elle en pense ? Ma Julie ne décide-t-elle pas seule de mon être & du rang que je veux avoir ? Que le reste de la terre pense de moi comme il voudra, tout mon prix est dans ton estime.

Ah ! crois qu’il n’appartient ni à Madame Belon, ni à toutes les beautés supérieures à la sienne, de faire la diversion dont tu parles, & d’éloigner un moment de toi mon cœur & mes yeux ! Si tu pouvois douter de ma sincérité, si tu pouvois faire cette mortelle injure à mon amour & à tes charmes, dis-moi, qui pourroit avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour de toi ? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme le soleil entre les astres qu’il éclipse ? N’apperçus-je pas les Cavaliers [2] se rassembler autour de ta chaise ? Ne vis-je pas au dépit de tes

  1. Comme celui qui semble écouter & qui n’entend rien.
  2. Cavaliers ; vieux mot qui ne se dit plus. On dit hommes. J’ai cru devoir aux provinciaux cette importante remarque, afin d’être au moins une fois utile public.